Deux rusés tisserands promettent à l'empereur une étoffe merveilleuse que les sots ne peuvent pas voir. Le conte malicieux d'Andersen sur la difficulté de dire ce que personne ne veut entendre, traduit de l'original danois.
Hans Christian Andersen · 10 min · lu par Hélène
Les Habits neufs de l'empereur : le texte de l'histoire
Hans Christian Andersen (1837). Traduit de l'original danois « Keiserens nye Klæder ».
Il y a bien des années vivait un empereur qui aimait tant les beaux habits neufs qu'il dépensait tout son argent pour être bien paré. Il ne se souciait pas de ses soldats, il ne se souciait ni du théâtre ni des promenades en voiture dans la forêt, sauf pour montrer ses habits neufs. Il avait un habit pour chaque heure de la journée. Et de même que l'on dit d'un roi qu'il est au conseil, on disait toujours de lui : « L'empereur est dans sa garde-robe ! »
Dans la grande ville où il habitait, on s'amusait beaucoup, et chaque jour il arrivait beaucoup d'étrangers. Un jour arrivèrent deux escrocs. Ils se firent passer pour des tisserands et racontèrent qu'ils savaient tisser la plus belle étoffe que l'on puisse imaginer. Non seulement les couleurs et le motif étaient d'une beauté extraordinaire, mais les habits cousus dans cette étoffe avaient la merveilleuse propriété d'être invisibles pour toute personne qui n'était pas à la hauteur de sa fonction, ou qui était d'une bêtise impardonnable.
« Ce seraient vraiment des habits merveilleux ! » pensa l'empereur. « En les portant, je pourrais découvrir quels hommes de mon empire ne sont pas à la hauteur de leur fonction. Je pourrais distinguer les gens intelligents des sots ! Oui, il faut qu'on me tisse cette étoffe tout de suite ! » Et il donna d'avance beaucoup d'argent aux deux escrocs, pour qu'ils puissent commencer leur travail.
Ils installèrent donc deux métiers à tisser et firent semblant de travailler, mais il n'y avait absolument rien sur les métiers. Sans perdre de temps, ils réclamèrent la soie la plus fine et l'or le plus magnifique. Ils mirent tout cela dans leur propre sac et travaillèrent sur les métiers vides, et cela jusque tard dans la nuit.
« J'aimerais bien savoir où ils en sont avec l'étoffe », pensa l'empereur. Mais il se sentait un peu mal à l'aise en pensant que celui qui était bête, ou qui ne convenait pas à sa fonction, ne pouvait pas la voir. Il pensait bien qu'il n'avait rien à craindre pour lui-même, mais il voulait tout de même envoyer d'abord quelqu'un d'autre, pour voir où en étaient les choses. Tous les gens de la ville savaient quel pouvoir merveilleux avait l'étoffe, et tous avaient hâte de voir à quel point leur voisin était incapable ou bête.
« Je vais envoyer chez les tisserands mon vieux et honnête ministre », pensa l'empereur. « C'est lui qui pourra le mieux voir de quoi l'étoffe a l'air, car il est intelligent, et personne ne remplit sa fonction mieux que lui ! » Alors le bon vieux ministre entra dans la salle où les deux escrocs étaient assis à travailler sur les métiers vides. « Dieu nous garde ! » pensa le vieux ministre en écarquillant les yeux. « Mais je ne vois rien du tout ! » Pourtant, il ne le dit pas.
Les deux escrocs le prièrent de bien vouloir s'approcher et lui demandèrent si ce n'était pas un joli motif et de magnifiques couleurs. Et ils montrèrent le métier vide. Le pauvre vieux ministre continuait d'écarquiller les yeux, mais il ne pouvait rien voir, car il n'y avait rien. « Seigneur Dieu ! » pensa-t-il. « Serais-je donc bête ? Je ne l'aurais jamais cru, et personne ne doit le savoir ! Ne serais-je pas à la hauteur de ma fonction ? Non, il ne faut surtout pas que je raconte que je ne vois pas l'étoffe ! »
« Eh bien, vous n'en dites rien ? » dit l'un de ceux qui tissaient. « Oh, c'est ravissant ! Tout à fait charmant ! » dit le vieux ministre en regardant à travers ses lunettes. « Ce motif, et ces couleurs ! Oui, je dirai à l'empereur que cela me plaît énormément ! » « Voilà qui nous fait plaisir ! » dirent les deux tisserands, et ils se mirent à nommer les couleurs une à une et à décrire l'étrange motif. Le vieux ministre écouta bien attentivement, pour pouvoir répéter la même chose quand il serait de retour chez l'empereur, et c'est ce qu'il fit.
Alors les escrocs réclamèrent encore de l'argent, et encore de la soie et de l'or, dont ils avaient besoin, disaient-ils, pour le tissage. Ils mirent tout dans leurs propres poches, pas un seul fil n'alla sur le métier, mais ils continuèrent comme avant à tisser sur le métier vide.
Bientôt, l'empereur envoya un autre honnête fonctionnaire, pour voir comment avançait le tissage et si l'étoffe serait bientôt prête. Il lui arriva la même chose qu'au premier. Il regarda et regarda, mais comme il n'y avait rien que les métiers vides, il ne put rien voir. « N'est-ce pas une belle pièce d'étoffe ? » dirent les deux escrocs, et ils lui montrèrent et lui expliquèrent le magnifique motif, qui n'existait pas du tout.
« Je ne suis pas bête ! » pensa l'homme. « C'est donc pour ma bonne place que je ne suis pas fait ? Voilà qui est bien curieux ! Mais il ne faut pas le laisser voir ! » Et il fit l'éloge de l'étoffe qu'il ne voyait pas et leur assura combien les belles couleurs et le magnifique motif le réjouissaient. « Oui, c'est tout à fait charmant ! » dit-il à l'empereur. Tous les gens de la ville parlaient de la splendide étoffe.
Alors l'empereur voulut la voir lui-même, pendant qu'elle était encore sur le métier. Avec toute une troupe d'hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes vieux fonctionnaires qui y étaient déjà allés, il se rendit chez les deux rusés escrocs. Ceux-ci tissaient maintenant de toutes leurs forces, mais sans un brin ni un fil. « N'est-ce pas magnifique ? » dirent les deux honnêtes fonctionnaires. « Que Votre Majesté daigne regarder : quel motif, quelles couleurs ! » Et ils montrèrent le métier vide, car ils pensaient que les autres pouvaient sûrement voir l'étoffe.
« Mais qu'est-ce que c'est ? » pensa l'empereur. « Je ne vois rien du tout ! C'est épouvantable ! Suis-je bête ? Ne suis-je pas fait pour être empereur ? C'est bien la chose la plus terrible qui pouvait m'arriver ! » « Oh, c'est très beau ! » dit l'empereur. « Cela a ma très haute approbation ! » Et il hochait la tête d'un air satisfait en contemplant le métier vide, car il ne voulait pas dire qu'il ne voyait rien.
Toute la suite qu'il avait amenée regardait et regardait, mais n'en voyait pas plus que les autres. Pourtant, tous disaient comme l'empereur : « Oh, c'est très beau ! » Et ils lui conseillèrent de porter ces habits neufs et magnifiques pour la première fois lors de la grande procession, qui devait bientôt avoir lieu. « C'est magnifique ! Ravissant ! Excellent ! » répétait-on de bouche en bouche, et tout le monde en était si sincèrement content. L'empereur donna à chacun des escrocs une croix de chevalier à accrocher à sa boutonnière, et le titre de tisserand de la cour.
Toute la nuit qui précéda la matinée de la procession, les escrocs veillèrent, avec plus de seize bougies allumées. Les gens pouvaient voir qu'ils se dépêchaient de terminer les habits neufs de l'empereur. Ils firent semblant de retirer l'étoffe du métier, ils coupèrent l'air avec de grands ciseaux, ils cousirent avec des aiguilles sans fil, et dirent enfin : « Voilà, maintenant les habits sont prêts ! »
L'empereur vint lui-même avec ses plus nobles courtisans. Les deux escrocs levèrent chacun un bras en l'air, comme s'ils tenaient quelque chose, et dirent : « Voici le pantalon ! Voici l'habit ! Voici la cape ! » Et ainsi de suite. « C'est léger comme une toile d'araignée ! On croirait n'avoir rien du tout sur le corps, mais c'est justement là toute sa beauté ! » « Oui ! » dirent tous les courtisans, mais ils ne pouvaient rien voir, car il n'y avait rien.
« Si Votre Majesté impériale daigne très gracieusement ôter ses habits », dirent les escrocs, « nous lui mettrons les neufs, ici, devant le grand miroir ! » L'empereur ôta tous ses habits, et les escrocs firent comme s'ils lui passaient, une à une, toutes les pièces des habits neufs qu'ils étaient censés avoir cousus. Et l'empereur se tournait et se retournait devant le miroir.
« Mon Dieu, comme ils vous vont bien ! Comme ils tombent à merveille ! » dirent-ils tous. « Quel motif ! Quelles couleurs ! C'est un costume précieux ! » « On attend dehors avec le dais qui doit être porté au-dessus de Votre Majesté pendant la procession ! » dit le grand maître des cérémonies. « Oui, je suis prêt ! » dit l'empereur. « Est-ce que cela ne me va pas bien ? » Et il se tourna encore une fois devant le miroir, car il fallait qu'on croie qu'il admirait vraiment sa belle tenue.
Les chambellans, qui devaient porter la traîne, tâtonnèrent avec leurs mains le long du sol, comme s'ils ramassaient la traîne. Ils marchaient en tenant leurs mains en l'air, car ils n'osaient pas montrer qu'ils ne voyaient rien.
Ainsi l'empereur s'avança dans la procession, sous le beau dais, et tous les gens dans la rue et aux fenêtres disaient : « Mon Dieu, comme les habits neufs de l'empereur sont incomparables ! Quelle belle traîne il a à son habit ! Comme tout lui va à merveille ! » Personne ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien, car alors il n'aurait pas été à la hauteur de sa fonction, ou il aurait été très bête. Jamais aucun des habits de l'empereur n'avait eu un tel succès.
« Mais il n'a rien sur lui », dit un petit enfant. « Seigneur Dieu, écoutez la voix de l'innocence », dit le père. Et l'on se répéta tout bas, de l'un à l'autre, ce que l'enfant avait dit. « Mais il n'a rien sur lui ! » finit par crier tout le peuple. L'empereur frissonna, car il lui semblait qu'ils avaient raison. Mais il se dit : « Maintenant, il faut que je tienne jusqu'au bout de la procession. » Et les chambellans continuèrent de marcher en portant la traîne, qui n'existait pas du tout.





